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L’Approche Territoriale Intégrée: une méthode au service du territoire

Dans de nombreux territoires du Sahel, les populations font face à des difficultés profondes et interconnectées : accès limité aux services de base, écoles éloignée, centres de santé sous-équipés, eau potable difficilement accessible, routes en mauvais état ou inexistantes. Le manque de coordination entre les acteurs présents sur le terrain – qu’ils soient publics, privés ou internationaux – complique cette situation. Chaque acteur a tendance à travailler sur son secteur (santé, eau, agriculture…), sans vision d’ensemble. Beaucoup de projets ne s’inscrivent pas dans une dynamique durable et échouent à répondre efficacement aux besoins réels des populations.

Cette situation est particulièrement marquée dans les zones rurales et frontalières qui concentrent des niveaux élevés de pauvreté et des conflits fréquents pour l’accès aux ressources naturelles. Les réponses restent souvent fragmentées, manquent de cohérence et de continuité. Les programmes sont souvent conçus à distance, sans réelle connaissance des réalités locales. En conséquence, les investissements ne parviennent pas à transformer durablement les conditions de vie des habitants.

Le Hodh Charqui, à l’Est de la Mauritanie, illustre cette situation. La wilaya partage plus de 1.100 kilomètres de frontière avec le Mali. Depuis 2012, le camp de M’Berra accueille des dizaines de milliers de réfugiés maliens fuyant les conflits armés. Plus de 70 localités reçoivent des milliers de réfugiés hors camp. Début 2026, la région compte plus 300.000 réfugiés, soit près de 45 % de sa population totale. Cette situation met sous pression les ressources locales, aggrave les tensions sociales, perturbe les marchés transfrontaliers et ralentit activités commerciales.

Face à cela, il devient urgent de repenser la manière dont les territoires sont accompagnés. Il ne s’agit plus seulement de répondre à des urgences, mais de construire collectivement des solutions durables, en tenant compte des spécificités locales, en impliquant les populations et en réunissant les efforts de tous les acteurs. C’est ce que propose l’Approche Territoriale Intégrée (ATI).

Contrairement aux approches sectorielles et centralisées, l’ATI repose sur une vision à long terme construite à partir d’une analyse locale partagée, avec la participation active des populations concernées. Elle repose sur plusieurs principes clés :

  • associer tous les acteurs du territoire
  • travailler de manière intersectorielle (eau, éducation, santé, agriculture, emploi…)
  • partir des réalités locales pour construire des solutions qui émergent du terrain.

L’objectif est de passer d’un développement « pour » les populations à un développement « avec » elles, fondé sur la concertation et la responsabilité partagée. Les projets sont choisis collectivement, les actions coordonnées et les résultats durables parce que portés par les communautés elles-mêmes.

L’ATI accorde également une attention particulière au renforcement des capacités locales et à l’inclusion des groupes souvent marginalisés (jeunes, femmes, réfugiés) dans les processus de décision.

L’ATI a été officiellement lancée dans la région en septembre 2020. Une mission conduite en 2021 a défini trois axes prioritaires : promouvoir les filières agro-pastorales, améliorer l’accès aux services sociaux de base et renforcer la décentralisation et l’accès à la justice.

La création en 2022 de la Cellule de coordination des projets et programmes de développement du Hodh Charqui marque un tournant. C’est le principal outil de pilotage et de suivi de l’ATI dans la région. Elle agit comme interface entre les autorités locales, les partenaires techniques et financiers, les services déconcentrés de l’État et les acteurs de terrain. Son rôle est de veiller à ce que les projets mis en œuvre soient alignés sur les priorités territoriales et que les retombées économiques bénéficient effectivement aux populations locales.

1. Diagnostic territorial participatif

L’ensemble des parties prenantes locales (autorités administratives, élus, leaders communautaires, représentants des jeunes et des femmes, acteurs économiques et sociaux) identifie les besoins prioritaires, les contraintes structurelles et les ressources disponibles. Ce diagnostic permet de dresser une cartographie fine du territoire et de poser les bases pour une vision commune.

2. Planification stratégique intégrée

Un plan stratégique est élaboré collectivement pour assurer la cohérence entre les priorités locales et les orientations nationales. En Mauritanie, ce plan s’inscrit dans le cadre de la Stratégie de Croissance Accélérée et de Prospérité Partagée (SCAPP), déclinée à l’échelle régionale sous la forme de la Stratégie Régionale de Croissance Accélérée et de Prospérité Partagée (SCRAPP).

3. Mise en place de structures de gouvernance locale

Des instances de gouvernance multi-acteurs sont mises en place : Groupe de Travail Régional (GTR), Groupes de Travail Départementaux (GTD) et Groupes Techniques Sectoriel (GTS). Elles assurent la prise de décision, la coordination intersectorielle et le suivi des actions.

4. Mobilisation des ressources et partenariats

Cette phase mobilise les ressources humaines, techniques et financières nécessaires via la synergie entre acteurs publics, partenaires au développement, ONG et secteur privé. Dans le Hodh Charqui, des bailleurs comme l’Union Européenne, la Banque Mondiale, la BAD, l’AFD, les Nations Unies, ou la GIZ financent des projets en cours.

5. Mise en œuvre opérationnelle

Les projets sont déployés selon une logique de décentralisation fonctionnelle : les collectivités territoriales et les acteurs de proximité portent les actions, avec l’appui des services techniques. Cette approche, parfois désignée sous le terme de Planification Communale Participative (PCP), renforce l’autonomie des territoires, leur capacité à agir et leur légitimité auprès des populations.

6. Suivi-évaluation et ajustement continu

Le système de suivi-évaluation sert à mesurer l’avancement des projets, analyser les résultats et identifier les ajustements nécessaires.

7. Capitalisation et diffusion des bonnes pratiques

Chaque cycle d’action donne lieu à un travail de capitalisation : expériences, innovations, difficultés et bonnes pratiques sont documentés et partagés avec les autorités locales, les partenaires et les autres territoires engagés dans des démarches similaires, pour favoriser l’apprentissage mutuel.

L’Approche Territoriale Intégrée (ATI) repose sur l’idée que le développement d’un territoire ne peut réussir que si tous les acteurs travaillent ensemble, chacun selon ses responsabilités, ses capacités et ses savoirs.

Les partenaires techniques et financiers

Ils apportent les ressources nécessaires à la mise en œuvre, mais aussi un appui stratégique et technique. Dans le Hodh Charqui, les partenaires soutiennent les projets portés par les collectivités ou les services déconcentrés, en accompagnant le renforcement des capacités locales et la structuration des outils de pilotage.

Les gouvernements locaux

Ce sont les instances élues, notamment le Conseil Régional et les Communes. Dans le Hodh Charqui, ils jouent un rôle stratégique dans la priorisation, le suivi et la redevabilité des projets. Ils participent à l’élaboration des plans d’action locaux et à leur articulation avec les priorités nationales. Leur implication renforce la légitimité des actions menées et favorise la proximité entre les institutions et les citoyens.

Les organisations internationales

Elles jouent un rôle essentiel dans les contextes fragiles. Dans le Hodh Charqui, des agences comme le HCR, l’UNICEF, le PAM ou l’OIM interviennent dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la protection des réfugiés, de la sécurité alimentaire et de la cohésion sociale. Leur connaissance du terrain et leur mandat humanitaire leur confèrent une capacité d’action rapide.

Le secteur privé

En pleine émergence, le secteur privé est essentiel pour dynamiser l’économie locale, créer des emplois et garantir la pérennité des investissements. Dans le Hodh Charqui, les entreprises locales sont sollicitées via des appels d’offres orientés vers les prestataires régionaux.

Les ONG et la société civile

Elles assurent la mise en œuvre de nombreux projets, renforcent le lien avec les communautés et défendent les droits des groupes vulnérables. Dans le Hodh Charqui, les ONG nationales et internationales apportent une connaissance fine du terrain et une capacité d’action souple. La société civile locale (associations de jeunes, de femmes, coopératives, comités villageois) contribue à la mobilisation communautaire, au suivi citoyen des actions publiques et à la médiation sociale.

Le gouvernement central

Il assure l’orientation stratégique globale, la répartition des ressources publiques et le cadre réglementaire de mise en œuvre de l’ATI. Il pilote les réformes de décentralisation, fixe les priorités nationales et assure la coordination intersectorielle à l’échelle du pays.

Les communautés locales

Dans le Hodh Charqui, il s’agit des comités villageois, des chefs religieux, des comités de gestion, des leaders traditionnels, des groupements de femmes ou des associations de jeunes. Ces acteurs sont essentiels pour construire la confiance, assurer l’ancrage culturel des projets, prévenir les tensions et faciliter l’appropriation des actions par l’ensemble de la communauté.

Les universités et centres de recherche

Ils contribuent aux diagnostics territoriaux, au suivi-évaluation, à l’innovation locale et à la production de données fiables. Dans le Hodh Charqui, leur rôle est encore marginal.

Dans le Hodh Charqui, l’ATI a déjà produit des avancées concrètes : création de comités territoriaux facilitant la concertation, formation des agents publics et des acteurs locaux, appels d’offres orientés vers les entreprises locales, mécanismes de suivi partagés renforçant la transparence.

Cette dynamique collective place chaque acteur en situation de responsabilité : femmes, jeunes, retournés, réfugiés, élus locaux et techniciens participent à un même processus, où la parole de chacun compte. Ce climat de coopération renforce la cohésion sociale et facilite la mise en place de solutions concertées dans les zones les plus sensibles.

Pour le Sahel, l’ATI représente une opportunité de dépasser les réponses ponctuelles ou sectorielles, en construisant des trajectoires de transformation durable portées par les territoires eux-mêmes.

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