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« Les populations du G5 Sahel veulent voir des actions concrètes »

Crédit photo: G5 Sahel

Un entretien avec Eric Tiaré Yemdaogo, Secrétaire exécutif du G5 Sahel

Quelles sont, selon vous, les priorités sur lesquelles travailler aujourd’hui pour améliorer les conditions de vie des populations de la région du G5 Sahel?

Le G5 Sahel a été créé pour lutter contre l’insécurité dans l’espace G5 mais aussi pour promouvoir le développement. Aujourd’hui, la situation sécuritaire continue de se dégrader, les défis de développement sont toujours énormes puisque nous ne pouvons même plus mettre en œuvre des projets dans certaines zones. Par conséquent la paupérisation se poursuit, les populations se déplacent… c’est un constat très triste. Les raisons pour lesquelles le G5 a été créé sont aujourd’hui encore plus d’actualités: lutter contre l’insécurité, le terrorisme et travailler pour le développement des populations.

Quels sont selon vous les chantiers prioritaires pour améliorer les conditions de vie des populations?

Si vous prenez aujourd’hui les zones avec de l’insécurité, les populations ont dû partir et tout naturellement, ces localités n’ont pas les mêmes priorités que celles plus stables.

Pour les populations ayant dû fuir, principalement des jeunes et des femmes, et qui se retrouvent déplacées internes, aujourd’hui leur priorité est évidemment la sécurité pour qu’elles puissent retourner dans leurs villages. C’est absolument primordial. En attendant, nous devons pouvoir les nourrir, leur donner accès à l’eau, aux écoles…

Notre souhait est également, dans les zones plus stables où nous pouvons encore intervenir, de mettre en œuvre des projets à impact rapides, afin de stabiliser et apporter des services de bases aux populations afin qu’elles puissent s’épanouir.

Accès à l’eau et à l’assainissement (projet PEAN, Tchad). Photo: Aude Rossignol/Alliance Sahel.

Quels messages vous font passer ces jeunes et ces femmes déplacés?

Notre département « développement humain et résilience » est très souvent sur le terrain. Les messages qu’ils reçoivent de certaines populations, est que les actions du G5 Sahel ne sont pas assez visibles, notamment en matière de développement. Nous essayons donc de mettre en œuvre des projets, notamment avec la Banque africaine de Développement (BAD), pour justement montrer que le G5 travaille avec les populations, et en particulier les jeunes.

Nous avons par exemple un projet de soutien aux jeunes entrepreneurs, de 18 à 40 ans dont les entreprises ont été touchées par la COVID. C’est une initiative qui soutient près de 500 entreprises (100 entreprises par pays). Donc ce sont des actions comme celles-là, concrètes, que les populations veulent voir.

Nous avons encore beaucoup d’efforts à fournir. Comme vous le savez, le Secrétariat exécutif n’a pas vraiment pas les moyens de se déployer et d’appuyer la mise en œuvre des projets, et c’est pour cela que nous comptons aussi sur les partenaires pour pouvoir être le plus utile possible. Nous devons redoubler d’efforts car il reste de nombreux défis à relever.

Quelle est votre analyse des potentiels de la région du G5 Sahel? Quelles pratiques inspirantes existent au niveau local et qui méritent d’être connues à plus grande échelle?

Le Sahel dans son ensemble est une zone d’opportunité, tout le monde le reconnaît. La région du G5 Sahel en particulier a d’énormes potentialités. L’ensemble des pays possèdent par exemple des ressources naturelles, mais pour leur exploitation, nous devons souvent faire appel à des sociétés étrangères (mines, pétrole, etc.).

La région du G5 Sahel représente également un marché de près de 100 millions d’habitants. D’ici 2050, si la démographie se poursuit (3% par an), nous serons 200 millions. La population en tant que tel est une richesse. Et les jeunes sont une mine d’or. Malheureusement, si ces jeunes ne sont pas employés, ou intégrés dans les écoles, ils risquent de rejoindre les mouvements terroristes.

Un autre potentiel est le soleil, que nous pouvons vraiment développer et exploiter. L’Alliance Sahel met justement l’accent sur l’électrification, particulièrement dans les zones isolées et cherche des solutions innovantes. C’est important car l’énergie contribue à l’éducation, à la santé…

Projet AFD, Mauritanie. Photo: Aude Rossignol/Alliance Sahel.

L’élevage et la pêche font également partie des ressources importantes. La Mauritanie est une des zones les plus poissonneuses au monde.

L’agriculture est également un atout phare, puisque la plupart de nos pays sont des contrées agricoles. Celles-ci sont menacées par les questions de pluviométrie, de changements climatiques et d’insécurité. Les déplacés ne peuvent plus cultiver. L’instabilité alimentaire gagne du terrain parce qu’effectivement, nous n’arrivons plus à produire suffisamment car les conditions ne sont plus réunies. Nous devons donc poursuivre les efforts et mettre l’accent sur l’agriculture, sur l’élevage pour pouvoir nourrir les populations. Nous devons également développer la transformation des produits, construire des abattoirs plutôt que d’envoyer nos animaux vivants jusqu’en Côte d’Ivoire ou vers les pays côtiers pour les vendre. Nos pays ont à gagner à développer une industrie qui peut produire du lait, de la viande, c’est de la valeur ajoutée.

Formation professionnelle à la transformation du poisson (Projet Promopêche, Mauritanie). Photo: Aude Rossignol/Alliance Sahel

Enfin, je terminerai par la volonté politique. Les pays du G5 se sont mis ensemble pour mutualiser leurs efforts et leurs moyens, car ils ont fait le constat que seuls, il n’est pas possible de lutter contre l’insécurité et se développer. Cette volonté-là, pour moi est vraiment quelque chose d’important.

Quelles sont vos attentes par rapport à l’Assemblée de l’Alliance Sahel qui se tient ce 4 avril 2022 et pour la suite du partenariat qui lie nos organisations?  

Je dirais que d’abord il faut se féliciter de l’existence de l’Alliance, avec laquelle le SEG5 est vraiment en parfaite harmonie. Nous sommes tous réunis pour faire quelque chose de plus grand. Je me félicite également du fait que l’Assemblée générale (AG), sous présidence espagnole, se tienne ce début avril à Madrid, malgré le contexte actuel de blocage des instances du G5 Sahel.

Notre Programme de Développement d’Urgence a été mis en œuvre avec l’Alliance Sahel. Il est important de continuer sur cette lancée. Il faut mener des actions rapides pour les populations qui souffrent, afin qu’elles puissent bénéficier de meilleures conditions de vie en attendant de retourner dans leurs localités d’origine. Nous souhaitons qu’au terme de cette AG, soit reconnu la nécessité de poursuivre la mise en œuvre de tout ce que nous avons initié ensemble. Comme vous le savez, nous sommes en train de travailler sur notre nouvelle stratégie Développement & Sécurité, nous avons associé presque tous nos partenaires à la réflexion et nous comptons sur l’AS pour nous permettre de finaliser cette nouvelle stratégie. Plus la stratégie sera cohérente et bien comprise par tous les partenaires, plus les soutiens seront efficaces. Pour moi, ce sont les principaux axes sur lesquels nous devons travailler.

Enfin, aujourd’hui tout le monde regarde vers l’Ukraine. Des millions d’euros sont versés pour soutenir l’Ukraine et évidemment, je m’en félicite. Mais ce n’est pas une raison pour abandonner le Sahel. Aujourd’hui le terrorisme est en train de s’étendre vers les côtes, or si les pays côtiers sont touchés, l’Europe est juste à côté. Il faut donc continuer à soutenir le Sahel de manière générale, et l’organisation du G5 en particulier, qui aujourd’hui, est l’organisation dont l’objectif principal est de lutter contre le terrorisme dans la région. C’est également un appel aux membres de l’Alliance Sahel. Je sais qu’ils sont tous très engagés mais je pense qu’ils peuvent demander à d’autres pays de nous soutenir pour que nous puissions espérer réduire l’avancée du terrorisme et permettre aux populations du Sahel de rentrer chez elles.

Quel sont les défis actuels du G5 Sahel?

Actuellement, nous faisons face à des difficultés au niveau du G5 Sahel et j’espère que cette situation va se résorber très rapidement. Nous espérons par exemple que pour la crise malienne, un compromis soit trouvé. Je souhaite que le Mali et la CEDEAO puissent s’entendre sur un chronogramme consensuel pour permettre la levée des sanctions. Ces multiples crises (politique, sécuritaire, humanitaire…) sont vraiment difficiles à gérer. Nous comptons donc sur toutes les bonnes volontés pour nous permettre de sortir de cette zone de turbulences.


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