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« Il est urgent de s’attaquer aux causes fondamentales du changement climatique et d’aider les communautés à s’adapter »

Spécialiste résilience au Programme Alimentaire Mondial (PAM), Rama Leclerc alerte sur les défis auxquels font face les pays du Sahel dans le secteur de la sécurité alimentaire et de la protection de l’environnement. Elle partage également les pratiques innovantes et les actions mises en oeuvre, par les communautés locales ou avec les partenaires au développement, pour renforcer la sécurité alimentaire au Sahel.

Rama Leclerc est Chargée de programme résilience au bureau régional du PAM, à Dakar. Elle travaille depuis plus de 10 ans au Sahel, avec une expérience de plus de 4 ans en Casamance à Kolda. Son background universitaire est lié aux sciences sociales, plus concrètement à l’anthropologie sociale et culturelle. Depuis son arrivée au Sahel, son focus reste la sécurité et la souveraineté alimentaires des populations locales afin que les communautés puissent renforcer leurs capacités de résilience.

Quels sont actuellement les défis les plus aigus au Sahel dans le secteur de la sécurité alimentaire et de la protection de l’environnement au Sahel?

Les pays du G5 Sahel sont confrontés à des défis multiples et interdépendants avec des niveaux élevés d’insécurité alimentaire et de malnutrition, l’accès inégal aux services de base, des marchés mal intégrés, une insécurité croissante, un environnement menacé par la dégradation des sols, des sécheresses récurrentes et des précipitations irrégulières.

Le changement climatique est considéré comme un facteur aggravant les chocs et facteurs de stress. Par exemple, la disponibilité de plus en plus limitée des moyens d’existence, associée à la pression démographique, peut perturber l’équilibre délicat entre agriculteurs et éleveurs qui se partagent l’eau et les pâturages. Il y a en effet beaucoup de pressions sur la terre. Les conséquences potentiellement dévastatrices renforcent l’urgence de s’attaquer aux causes fondamentales du changement climatique et aider les communautés à s’adapter.

L’accès à l’eau doit être amélioré pour renforcer la résilience des communautés. Crédit photo: PAM/WFP

Au Sahel, le terrain est unique: la végétation aride et semi-aride peut menacer naturellement les moyens d’existence et l’écosystème. Les habitants doivent déployer des efforts d’adaptation plus importants pour faire face aux conditions environnementales et à la désertification qui s’accélère. Dans ce contexte, l’accès à l’eau doit être amélioré pour renforcer la résilience des communautés.

Le PAM a développé des actions telles que la mise en œuvre de projets d’infrastructures simples et communautaires hydroagricoles, et d’appui à la réduction de l’impact potentiellement négatif des eaux abondantes et des inondations. Notre organisation est l’un des rares partenaires à mettre actuellement en œuvre des projets qui améliorent le niveau des eaux souterraines, en traitant les bassins versants grâce à des interventions ciblées.

Travail agricole au Niger. Photo: Aude Rossignol/Alliance Sahel.

Quelles sont vos recommandations pour améliorer la souveraineté alimentaire dans les régions dites en crise au Sahel, en prenant en compte notamment les dimensions environnementales?

Le soutien à la résilience des populations et la sauvegarde de l’environnement au Sahel nécessite d’intensifier et d’accélérer l’introduction de pratiques agricoles favorables au Sahel. Ce sont des secteurs clés qui jouent un rôle majeur dans la réalisation des objectifs du triple lien humanitaire-développement-paix par des interventions concrètes.

Le PAM a réalisé des investissements substantiels au Sahel, en apportant un soutien concret à la lutte contre la déforestation et la désertification, par des actions innovantes et transformatrices sur la régénération des terres et sur l’agriculture résiliente au climat.

Communauté paysanne au Niger. Crédit photo: Alliance Sahel/Aude Rossignol

Le changement climatique exige des investissements sans précédent dans la réhabilitation des terres, mais aussi l’éducation, la santé et la nutrition, des emplois verts pour tous, permettant la cohésion sociale et une meilleure gouvernance. En collaboration avec les gouvernements et les partenaires, le PAM a développé un programme intégré de résilience au Sahel: l’approche est basée sur la planification communautaire participative des bassins versants, avec une variété d’activités de réhabilitation des terres, de nutrition, d’appui aux petits exploitants agricoles et reliée aux cantines scolaires.

En pratique, cela signifie redonner vie aux terres dégradées, permettre l’accès à la nourriture et à des régimes alimentaires sains, ramener les enfants à l’école, et développer des chaînes de valeur pour renforcer les revenus et les emplois verts. Cela signifie aussi favoriser l’accès des personnes vulnérables à des systèmes nationaux de protection sociale qui leur permettent d’adresser leurs besoins essentiels. Nous travaillons avec les gouvernements pour renforcer leur système et étendre leur couverture en réponse aux chocs.

Je voudrais également valoriser le partenariat que nous avons avec la Grande Muraille verte panafricaine (PAGGW), qui partage la même vision que le PAM. Les deux structures ont un objectif commun d’amélioration de la vie des populations vulnérables vivant au Sahara et au Sahel en combattant les effets du changement climatique. La grande Muraille verte est en effet pour le PAM, une muraille contre la « Faim ». Pour cette raison elle doit être une initiative mettant en œuvre des activités intégrées qui touchent les aspects d’adaptation et de résilience des populations. A travers les projets Food or Cash for Assets (FFA)[1], le PAM et l’Initiative de la Grande Muraille Verte (GGW) créent de l’emploi pour la jeunesse et luttent en même temps contre la malnutrition.  La GMV et le PAM ont signé en 2018 un protocole d’accord de coopération et de partenariat.

Crédit photos: PAM/WFP

Avez-vous observé au Sahel des pratiques innovantes et remarquables pour améliorer la sécurité alimentaire?

De manière générale, nous avons pu observer que le coût de la mobilisation d’une réponse humanitaire peut être considérablement réduit lorsque des actions anticipées et des systèmes de réponse rapide sont en place avant une mauvaise récolte. Une de nos études indique que 1 dollar investi dans une action anticipative peut éviter jusqu’à 3 dollars de coûts de réponse humanitaire!

Sur base de ce constat, le PAM a mis en place trois mécanismes de financement des risques climatiques au profit de la sécurité alimentaire:

  • Un financement basé sur les prévisions (FbF – Forecast-based Financing) pour aider les pays à atténuer et à gérer les risques prévisibles liés au climat, en associant les prévisions météorologiques extrêmes à des actions anticipées avant qu’un risque naturel ne se matérialise;
  • Une assurance inclusive ou micro-assurance pour protéger les personnes à faible revenu, généralement exclues des services financiers traditionnels, contre des périls spécifiques en échange du paiement régulier de primes calculées en fonction de la probabilité et du coût du risque couvert;
  • Une assurance « macro » couvrant un pays pour protéger l’ensemble de sa population. Un exemple est le produit d’assurance proposé par African Risk Capacity Ltd (ARC) aux pays africains vulnérables exposés à des risques de sécheresse extrême. A titre d’illustration, le Mali reçoit cette année un versement substantiel grâce à cet outil, et le PAM veille à ce qu’un maximum de personnes en bénéficie. La réponse du PAM au Mali, financée par le versement, prévoit de soutenir environ 200.000 bénéficiaires sur trois mois avant la période de soudure, notamment par le biais de transferts monétaires inconditionnels, d’activités de création d’actifs (FFA) et d’une assistance nutritionnelle pour les enfants, les femmes enceintes et les mères allaitantes. ARC Replica est également mise en œuvre par le PAM, en Gambie, au Burkina Faso et en Mauritanie.

Je voudrais mentionner ici également l’intérêt de certaines pratiques locales traditionnelles de culture de la terre, se basant sur l’observation active de l’environnement de la faune et la flore. Le fruit de cette observation des petits producteurs est transféré dans des pratiques telles que les mesures de conservation (e.g. demi-lunes, zaï, etc.) ancestrales.

Le PAM appuie les populations notamment avec la création de demi-lunes: Il s’agit d’ouvrages en terre compactée ou en pierres en forme de demi-cercle avec des ouvertures perpendiculaires au sens d’écoulement des eaux et une disposition en quinconce. Les demi-lunes sont conçues pour les terres à vocation agricole, pastorale et forestière. Il s’agit d’un système de collecte et de retenue d’eau qui permet de pratiquer les cultures dans les zones à faible pluviométrie.

Création de demi-lunes au Niger. Photo: Aude Rossignol/Alliance Sahel.

Nous avons aussi observé et soutenu la création de diguettes encadrées de retenue d’eau: ce sont desouvrages construits dans des zones ravinées pour assurer leur fermeture et réguler le passage des eaux de ruissellement. Les cordons pierreux quant à eux sont des ouvrages antiérosifs constitués de blocs de moellons pierreux, construits en ligne suivant les courbes de niveau. Ils permettent de réduire l’érosion hydrique en diminuant la vitesse de ruissellement des eaux de surface.

Quel est intérêt pour le PAM de participer à la dynamique collective de l’Alliance Sahel? 

Le PAM a grand intérêt à assurer une participation active dans de nombreux groupes techniques de l’Alliance Sahel (genre, climat, agriculture développement rural & sécurité alimentaire, zones prioritaires, cadre de dialogue AS-G5, etc.) afin de stimuler la coordination entre acteurs principaux et l’effectivité de nos interventions, de renforcer les possibilités de mise à l’échelle, de bénéficier des échanges et bonnes pratiques, de partager nos connaissances fines des enjeux opérationnels, de partager notre analyse sur l’évolution de la situation au Sahel, et de rapprocher le point de vue des autorités locales et régionales avec lesquelles nous sommes en dialogue constant avec l’ensemble des acteurs de l’Alliance Sahel.

Nous avons aussi des partenariats rapprochés avec d’autres membres de l’Alliance. Par exemple, dans le cadre de la mise à l’échelle de son paquet intégré de résilience au Sahel, le PAM collabore tout spécialement avec le BMZ depuis 2018. De nouvelles propositions ont été constituées afin d’incorporer la protection sociale et la cohésion sociale, notamment en collaboration avec UNICEF. De plus, le PAM et l’UNICEF ont désormais un partenariat renforcé mis en place dans 3 pays pilotes de l’Alliance, le Mali, le Niger et le Tchad. Par ailleurs, depuis 2018, les 3 agences sœurs basées à Rome (la FAO, le FIDA et le PAM), qui collaboraient naturellement autour de la sécurité alimentaire et la résilience, ont signé une lettre d’entente avec le G5 Sahel afin d’appuyer la mise en œuvre du pilier résilience du PIP G5 Sahel, tout spécialement à travers le Programme conjoint Sahel en réponse aux défis COVID-19, conflits et changements climatiques (SD3C).

[1] Assistance alimentaire ou transfert monétaire pour la création d’actifs productifs

Projet de mobilisation des eaux pour le renforcement de la sécurité alimentaire (PMERSA). Photo: Aude Rossignol/Alliance Sahel.

L’action du PAM au Sahel

Le PAM représente l’organisation des Nations unies avec le portfolio le plus large et la présence la plus forte sur le terrain. Pour les pays du G5 Sahel, le PAM compte 5 bureaux nationaux et 33 bureaux de terrain afin d’assurer un meilleur déploiement de ses opérations pour assister 11,9M de personnes sur les 5 pays. Le PAM assure une complémentarité permanente entre ses mandats de SAUVER DES VIES et de CHANGER DES VIES. L’offre programmatique intégrée au Sahel va de la réponse aux urgences quand c’est nécessaire, le financement des risques climatiques, à un accompagnement des populations par des approches de protection sociale et le renfort aux systèmes nationaux, ainsi que la résilience communautaire.

Depuis 2018, le PAM a restauré 109.000 ha de terres au sein de 2.100 villages, atteignant 2,5 millions de bénéficiaires en 2021 au travers du programme de résilience intégrée. Le PAM appuie également les systèmes nationaux de protection sociale pour les rendre sensibles à la nutrition.

Plus d’informations: Integrated Resilience in the Sahel | World Food Programme (wfp.org)


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